jeudi 28 avril 2016

Nicolas Pesquès | La face nord de Juliau

5 BOUTS, BOUILLIE, BOUTURES

















[...]

Le 26 mai

Les corps qui se regardent, voient quelque chose de perdu pour de bon, de presque noir tellement c'est intense

...

jusqu'à ce que la sensation soit vraiment issue de la lecture, sans réminiscence, un voir dégagé par du verbe jusqu'à s'étendre en fleuve sur la pente. Jaune à ravir.

C'est ainsi que des idées peuvent être écrasées. Seule l'expression laissera des traces. Dans la vie : ça ne sera que ça : des accents relevés, la bouillie en grâce.


Le 27 mai

« La bouillie synthétique »

J'utilise le mot avec un flou comparable à celui du mot âme, avec quelque chose en plus et surtout quelque chose en moins : l'évanescence, l'indicibilité.

La mémoire en batteur-mixeur et l'oubli en battement de cœur.

La bouillie réclame de le rester, exactement comme le jaune s'approfondit à l'approche, perd ses couleurs, augmente sa densité, sature. A l'approche des yeux.

Cézanne : il savait peindre la bouillie, de grumeau en grumeau.


Le 28 mai

Il faut se résoudre à ce que la sensation soit une limite. Elle va borner nos pulsions et circonscrire la colline. Le paysage peut en dépendre. Il alimente la bouillie avec ses ingrédients : flaques de vert, flocons, aplat de ciel. La buse tourne. La biche bouge au ralenti.

Injection d'instants et de couleur, ou bien gros bloc d'espace en un seul jet. Jaune au cri.
Les grumeaux sont comme des volumes. Dans la mémoire la bouillie est une fête.

A partir de là, de ça, la grammaire va agir.
L’œil est tellement fasciné, la battue si forte.
L'oblong genêt jaune
la poitrine de J.

...

Dans les passages à blanc que sont les émotions, le corps redouble d'oublie, c'est comme si l'intensité de la vie décolorait et fluidifiait le mélange en le passant au feu, si bien qu'on ne saura jamais sa consistance, ni contrôler son agitation.


Le 30 mai

Tout ce désordre interne vient des sens, et de leurs sens qui vont et viennent de partout.
Vert tend, jaune tire. De l'eau glisse en gorge.
Fibrillation du désir.

[...]

Nicolas Pesquès, La face nord de Juliau, treize à seize, Poésie/Flammarion, février 2016, p.146-148.

mercredi 20 avril 2016

rien sinon si loin déjà que la nuit, l'oubli

que le jasmin et le miel
que le parfum de la figue loin dérobé et
que l'aube rien

sinon si loin que le bois d'ébène
de quelques fruits au cœur encore
nocturne

ouvert sur ta nuque sèche 

[...]
alors admettre que la nuit décline

Chiaroscuro [avec une préface de Sabine Huynh, accompagné de 3 linogravures de André Jolivet], Æncrages & Co éd., coll. Voix de Chants, Baume-les-Dames, 2013.