mercredi 17 juin 2015

Un vague sentiment de perte / Andrzej Stasiuk

Ma mémoire fait maintenant un bond en arrière pour retourner à une époque plus lointaine : il porte une veste marron, en daim. Alléché par le son des tambours, il entre dans la classe. Je tente maladroitement de battre le rythme. C'est la première fois que je touche à une vraie batterie. Il entre, de la porte, il me sourit, comme s'il venait de retrouver la pièce manquante d'un puzzle. Cinq minutes plus tard, nous sortons pour ne plus nous quitter durant les années à venir. Pour nous frayer ensemble des passages dans la ville noire. Fouler des chemins à travers les buissons à la recherche de pousse de chanvre. À la recherche d'évènements que nous guettions, impatients, au détour des jours volés. Grochów, oui, Grochów d'abord. La cité de Żerań. La ligne 21 du tramway : colonne vertébrale du Praga* prolétarien. Des gars au bar Zagłoba, au bar Grochowski, à l'Oasis, telles les ombres de nos pères. On avait l'impression de se livrer à un jeu. On entrait, on commandait une bière, on se mettait à côté d'eux, mais eux ne pouvaient pas nous reconnaître. On sortait. Toujours en mouvement, toujours en marche, dans les sombres profondeurs de cette ville, avec un écho de verre cassé retentissant au milieu de la nuit, des cris mi-humains, mi-bestiaux, comme dans une jungle froide qui, en automne, exhale un parfum de feuille brûlées. C'était une sorte de labyrinthe dont il était difficile de deviner les formes et les dimensions. Les rues Kobielska, Podskarbińska, Grenadierów - terres sauvages, loca deserta, et le sentiment que cet espace tendre et doux s'ouvrait sous la pression de nos corps, que nous pouvions ainsi avancer jusqu'à la fin, inexistante bien entendu, puisque nous traversions l'infini.

*GrochówŻerań, Praga : ce sont les quartiers ouvriers de Varsovie.

Récit traduit du polonais par Margot Carlier aux éditions Actes Sud (2015), p. 58.

jeudi 11 juin 2015

Claire vous attend ! Stand 617-619.

Posted by Æncrages & Co on mercredi 10 juin 2015